Les vacances sont pour certains l'occasion de lire plus. Ces dernières ont été pour moi l'occasion de lire moins. Je ne regrette cependant pas les soirées entre amis qui m'ont volé quelques heures de lecture. Ce que je regrette en revanche c'est d'avoir par trop fragmenté la lecture de L'embaumeur d'Isabelle Duquesnoy. Le découpage en épisodes trop nombreux fait perdre en substance de son contenu à un ouvrage. Et quand on parle de substance, pour ce qui concerne L'embaumeur on ne s'attend à rien de bien ragoutant. Heureusement qu'Isabelle Duquesnoy a su redonner de la truculence et de l'humanité à ce récit qui aurait pu sombrer dans le nauséabond.
Ce n'est en effet pas impunément que l'on participe à l'éviscération de
cadavres. Les remugles de décomposition exhalent tout au long des chapitres qui
le relatent. Mais avec son verbe fleuri, Isabelle Duquesnoy nous aide à
supporter ce qui a fait la fortune de Victor Renard. Il est devenu embaumeur.
Cette activité fera toutefois aussi son infortune. Cet ouvrage est en fait sa
propre plaidoirie devant des juges qui quant à eux resteront muets. Son crime ?
On l'apprendra dans les dernières pages de l'ouvrage selon la subtile
construction de son auteure.
Fiction raccrochée à l'histoire, la grande. Isabelle Duquesnoy y fait référence
dans des notes de bas de page. On y découvre les pratiques de la profession en
apprenant que cette dernière n'avait pas pour seule vocation de rendre les
corps présentables au jugement dernier, mais aussi et tout autant de calmer les
craintes de ceux qui avaient la hantise d'être déclaré mort un peu trop vite et
enterré tout de go. Victor Renard a fait fortune à exploiter cette crainte,
pour ceux qui en avaient les moyens en tout cas en cette fin de XVIIIème
siècle.
Découverte surprenante à faire à la lecture de cet ouvrage, pour ceux qui comme
moi sont vierges non seulement de signe astrologique mais aussi de toute étude
de l'histoire de la peinture, cette étonnante technique qui consistait à
utiliser les viscères desséchés et mis en poudre pour fabriquer des pigments de
peinture. Pigments d'autant plus précieux que leur pourvoyeur tenait un rang
élevé dans la société. Quelques bruns soutenus, fixés sur certaines toiles de
maîtres, furent ainsi obtenus du broyat de viscères de personnages de famille
royale. Il y a plus exaltant en matière d'art.
Mais l'aspect technique du métier ne sert que de toile de fond à la vie de
Victor Renard. La vraie substance de l'ouvrage est plus incommodante encore.
C'est dans ses déboires en amour que Victor Renard trouve grâce à nos yeux. Au
premier rang desquels l'amour maternel dont il n'a pas été gratifié. La
détestation que sa mère lui voua valut à cette dernière, en juste retour, le
désir de la voir un jour sous son scalpel à lui extraire les tripes du corps.
Quelque peu déroutant comme sentiment filial.
Victor Renard n'en est pas moins un humaniste malchanceux. Il sait très bien à
qui attribuer les déboires de sa triste destinée. Aussi a-t-il préféré embellir
la mort plutôt que de croire en l'impossible amour, y compris avec celle qu'il
a épousée. Encore moins en l'amour d'un dieu qu'il ne connaît pas. Philanthrope
à l'égard de qui le mérite, il n'a pas craint de s'adjoindre en son commerce
les services d'un esclave affranchi dont ses contemporains affirmaient qu'il
avait l'âme plus noire que sa peau.
Magnifique roman de par son style, sa subtile construction qui nous laisse
mijoter entre les mains de l'embaumeur avant de nous faire entrevoir la raison
de la plaidoirie. Roman duquel on peut accessoirement extraire quelques
fragments pour consolider sa culture historique. Mais surtout roman du désamour.
La froideur cadavérique et ses exhalaisons fétides sont la manière la plus
efficace pour imager une vie sans amour maternel.
Roman que je garde sur mes étagères pour me promettre une relecture, plus
avertie et assidue celle-là.