Les chemins noirs de René Frégni n'ont rien à voir avec ceux de Sylvain Tesson. Si pour ce dernier il s'agissait de retrouver ce qui a échappé à l'aménagement du territoire de notre société mercantile dévorant la nature, pour René Frégni il s'agit de se soustraire à la justice des hommes en laquelle il ne reconnaît pas de légitimité. Il est dur de vivre en société lorsqu'on est un idéaliste épris de liberté. On comprend déjà à la lecture de ce premier ouvrage de René Frégni que les contraintes de la vie en société étouffent le poète qui se révèlera dans ses ouvrages à venir. Avec ce premier ouvrage il a sacrifié au besoin de s'exposer dans un roman trépidant, partiellement autobiographique.
Partiellement on l'espère en tout
cas. Car si l'on comprend bien que les lois et règlements sont pour lui un
carcan et ceux qui les font appliquer des garde-chiourmes, on peut dire qu'il
tente le diable dans son rejet des contraintes de la société, allant jusqu'à
tuer, certes sans intention de donner la mort ainsi que le qualifierait le
juge, pour conserver sa liberté. La cavale effrénée qui s'imposera à lui dès
lors sera ponctuée de nombreuses péripéties et autres malversations que la
morale réprouve.
Mais que vaut la morale quand
elle est écrite par des institutions, civiles ou religieuses, qui n'ont de la
personne humaine qu'une notion administrative et comptable destinée à grossir
des bataillons de fidèles ou de contribuables dociles. Que vaut la morale quand
elle ne voit dans le sentiment qu'une circonstance atténuante dont il faudra
encore prouver la sincérité. Ne vouloir vivre que d'amour et de l'air du temps
se paie au prix fort.
René Frégni n'est
pas tendre avec cette société dont il se fait fort de transgresser les lois,
usant volontiers d'humour et d'ironie pour en brocarder les travers et
contraintes. La formule lui tombe sous la plume comme grêle sous nuage d'orage;
il en use volontiers pour lacérer de ses bons mots les tares et laideurs de
l'espèce humaine. La jeunesse de son narrateur a besoin d'amour et des
frivolités qui vont avec, mais celles qui croisent sa route et enflamment son
coeur le fuient aussi vite que lui la maréchaussée.
Sauf qu'un jour il y aura Charlotte qui ouvrira ses yeux sur la grisaille de ce
monde. Cette petite que sa mère de rencontre à Istanbul a abandonnée dans les
bras du fugitif qu'il est deviendra son port d'attache, le point focal de son
amour. Elle deviendra celle qui lui fera regretter son passé empoisonné. Il
sait que Charlotte, a défaut d'avoir une mère, a besoin de sécurité, d'avenir.
La fuite salutaire deviendra alors une maladie, un crève-coeur.
Ce premier roman nous donne déjà
la clé pour comprendre le contemplatif que deviendra son auteur, niché au creux
de ses collines s'enivrant des senteurs provençales. Il confirmera dans ses
écrits futurs ce besoin de prendre ses distances avec tout ce qui veut faire
autorité. Il y cultivera le fantasme fou de rechercher au fond de tout être mis
au ban de la société les rêves d'enfant étouffés dans l'oeuf. René Frégni est
un prospecteur qui du désert glacé d'une société avaricieuse tentera d'extraire
les coeurs meurtris.