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dimanche 12 février 2017

Les années douces ~~~~ Iromi Kawakami

 



Cet ouvrage, j'ai failli l'abandonner. Je sais maintenant que je le relirai. Libéré que je serai de ma soif de sensation. Libéré que je serai de l'avidité de son l'épilogue. Je pourrai alors savourer l'humilité de chacune de ses phrases. Je pourrai comprendre la raison d'être d'autant de futilités. Celles d'une vie ordinaire. Je saurai alors qu'il ne faut pas chercher de cohérence chez qui se cherche lui-même. Je saurai alors pourquoi des années si pauvres en événements auront été … Les années douces.

Cette histoire est à la fois simple et insolite. Mais le lien qui, à son corps défendant, va unir Tsukiko à son ancien professeur de japonais est tissé par la pureté des sentiments. La démarche est hésitante et chaotique, souvent embrumée par les vapeurs de saké. le discours est économe. le vocabulaire est pauvre. Ce dépouillement déconcerte dans la première moitié de l'ouvrage. Il trouve sa glorification dans la seconde.

Dans notre société cupide et frivole, on oublie que la richesse est à portée de main. On oublie que les convenances sont autant d'entraves à la spontanéité. On oublie que quelques mots maladroits, mais sincères, peuvent suffire au cœur.

Ce roman n'affiche pas de prétention. Oubliées chimères et convoitise, il saura combler son lecteur et lui dire comment l'ordinaire peut devenir prospère.

jeudi 2 février 2017

Les tendres plaintes ~~~~ Yôko Ogawa


 

Même dans la multitude la vie des hommes est histoire de solitude.

Ruriko, l'épouse délaissée par son mari volage dans le japon contemporain, tente de dissoudre son amertume loin de l'univers de sa déconvenue. Elle se réfugie dans le chalet de son enfance.

Inhibé par la présence d'un auditoire, les mains de Nitta se crispent sur le clavier de son piano. Son talent ne peut s'exprimer que loin de ceux qui pourraient le reconnaître. Il a choisi de s'isoler lui aussi et d'exprimer sa créativité dans la fabrication de son instrument de prédilection. Il est devenu facteur de clavecins.

Deux solitudes confrontées à l'errance. Leurs chemins vont se croiser. le fantasme les effleurera de trouver ensemble consolation à leur désillusion.

Dans cet ouvrage un peu sombre, où deux êtres sont en quête d'un sursaut du destin, les seconds rôles sont attribués à qui ou quoi n'a de prise sur l'événement qu'en prétexte à y trouver diversion aux déboires de la vie.

Quoi, c'est le clavecin. Il est omniprésent dans cet ouvrage. On le personnifie. On l'assassine quand un exemplaire présente un défaut de fabrication qui en fait un objet dépossédé de sensualité musicale. On l'inhume, on lui dresse sépulture.

Qui, c'est Dona le chien aveugle et sourd. Sa perception du monde, c'est la caresse de son maître. Il ne se plaint pas. Sa compréhension de la vie lui fait trouver satisfaction avec un biscuit ou une odeur familière.

Roman aux saveurs douces-amères d'une culture japonaise tout en pudeur et retenue. Sans effusion. Des pleurs silencieux. Des espoirs jamais formulés. Superstition ou sobriété culturelle ? Des embrassades chastes et prudentes.

J'ai regretté quelques incohérences. L'auteure n'a pas dû avoir de chien sourd et aveugle. Elle ne le ferait pas sauter de ses bras ou divaguer au bord de la rivière ou encore se «jeter en courant de la terrasse pour se précipiter vers moi » - page 172 Editions Babel.

Les métaphores et images ne sont pas toujours très heureuses. Elles manquent de force suggestive, de poésie. Faiblesse de la traduction ?

Il n'en reste pas moins que cet ouvrage rend fort bien une atmosphère d'états d'âme maîtrisés, auréolée de pudeur chevillée au coeur, très typique de la culture asiatique. J'ai aimé son épilogue dénué de mièvrerie, aux antipodes de ce que l'on nous sert trop souvent de nos jours. Mais il ne faut pas en parler.


jeudi 12 janvier 2017

Confessions d'un masque ~~~~ Yukio Mishima


 

Aussi loin que remontent ses souvenirs, Kochan, jeune japonais des années 40 et narrateur de Confession d'un masque, tente de comprendre quel germe implanté au fond de lui-même, quelle force maligne a pu inverser la polarité de ses affinités émotionnelles, au point de faire basculer son être intime dans "l'anormalité".

Avec la conscience adulte de celui qui écrit, et s'adresse parfois directement à son lecteur, Kochan tente de décoder les non-dits. Ce qu'il croyait imposé par une éducation traditionnaliste et puritaine étouffait en réalité une vérité inavouable. Dans ce roman, dont on ne doute pas qu'il puisse être autobiographique, Mishima décortique le lent processus de la prise de conscience d'une différence. Son innocence originelle pressent, puis identifie pour finalement se mortifier de son penchant homosexuel. La révélation s'est insinuée en lui selon un long processus de maturation émotionnelle. Il lui a fait négliger la silhouette bien prise et le soyeux de la peau des filles pour s'émouvoir à la vue du corps masculin.

Les muscles saillant sous une peau glabre, un "physique d'esclave et les traits d'un prince", la représentation du martyr de Saint-Sébastien, sera pour lui un symbole à plus d'un titre. Celui de la beauté du corps de l'éphèbe en premier lieu, le symbole du supplicié pour sa seule différence ensuite. Celui enfin d'un visage tendre et impassible qui a la volonté de ne pas mépriser ses bourreaux et reçoit la mort comme une délivrance.

Une fois avéré et admis, ce mauvais penchant n'inspirera finalement que le dégoût à Kochan. Il se prend alors à attendre alors la mort "avec une sorte d'impatience", convaincu d'avoir découvert "le véritable but de sa vie". Ce désespoir est vécu à la japonaise. Tout en pudeur et discrétion, sans épanchement, encore moins de lamentation. Les traits figés. Comme ceux d'un masque impassible plaqué sur un visage torturé.

Marguerite Yourcenar avait été intriguée par cette quête de l'issue libératrice. Avec Mishima ou La Vision du vide, elle scrutait dans l'oeuvre de cet auteur froid et talentueux les prémices de la mort planifiée de longue date. Mishima a mis un terme à sa vie vingt ans plus tard de la manière la plus violente qui soit. La fascination de Kochan pour le sang, la mort, le suicide sont évoqués à maintes reprises dans cet ouvrage. Sauf peut-être le décorum morbide et spectaculaire avec lequel Mishima passera à l'acte dans la plus pure tradition samouraï, le lecteur ne pourra envisager d'autre épilogue à telle vie de tourments.

Dans un style dépouillé, austère, Mishima décrypte cette sombre alchimie qui l'a rendu incapable de conjuguer sensualité et sexualité, attirance et convenance. Pourtant, de la capacité d'aimer son coeur ne manquait pas. Mais son penchant abhorré, imposé par une volonté supérieure, lui a dérobé la plénitude nécessaire à toute harmonie dans la vie affective.

Ce récit est d'autant plus touchant lorsque l'on sait que l'auteur est allé au bout de ses tendances suicidaires. Il a choisi pour mettre fin à ses jours de s'infliger la sentence traditionnelle de ceux dont l'honneur a été bafoué.

Le texte pourrait souffrir de quelques longueurs si le lecteur ne les percevait pas comme nécessaires à l'imprégnation du malaise vécu par son narrateur. Tout en retenue, cet ouvrage trouve sa beauté dans la pudeur qui l'inspire, même quand son héros y évoque ses "mauvaises habitudes".