"C'était une allemande et sa présence dans cette affaire prouvait bien qu'il ne fallait pas désespérer de ce peuple. C'était bien leur tour de faire quelque chose pour les éléphants. Il était temps, après Auschwitz, qu'ils puissent manifester eux aussi leur amour de la nature, se porter à leur tour au secours de la marge humaine… qui doit nous contenir tous, par-delà les races, les nations et les idéologies."
Tout Romain Gary est dans cette phrase. L'humaniste forcené. Le déraciné. Le
compagnon de la libération. L'avocat de toute forme de vie. L'adorateur de la
nature. Celui qui n'a jamais tergiversé pour choisir sa voie. Celui qui, en
dépit des horreurs inqualifiables commises par l'espèce humaine, a voulu lui
conserver "une confiance absurde" en son coeur. Morel, c'est Romain
Gary.
Dans Les racines du ciel, il se
donne corps et âme à la mission d'instruire, à charge et à décharge, pas
seulement comme il se doit mais surtout comme il se l'impose, la cause de
l'espèce humaine. Car c'est bien de cela dont il s'agit dans cet ouvrage.
Opposer une philanthropie chevillée au corps et au coeur à la misanthropie de
"la marge humaine", cette part de la création qui revendique
l'intelligence. Suprême orgueil d'une espèce qui prouve sa bassesse au quotidien
par des actes ignobles contre un symbole de noblesse : l'éléphant.
Qui peut envisager qu'une espèce
ne puisse exister qu'en en éliminant une autre de la surface de la terre, en se
glorifiant d'un "beau coup de fusil" ? Qui peut imaginer qu'en
imposant son exclusivité avide et arrogante au reste de la nature, l'humanité
ne courre pas elle-même à sa propre perte ? Surtout pas Romain Gary. Lui qui se
réjouit de redresser le hanneton tombé sur le dos et le rendre ainsi à la
liberté, à la vie.
Précurseur et visionnaire, Romain
Gary a imaginé tous les maux qui conduiront, cinquante ans plus tard, nos
contemporains à mettre sur pied un ministère de l'écologie. Mais ce sera
seulement pour se donner bonne conscience. Pas pour sauver l'éléphant. Aussi
imposant, aussi noble soit-il, il n'est pas de taille à lutter contre l'orgueil
et la cupidité de l'espèce qui a inventé la poudre.
Je salue en toi, Romain Gary, le génie issu d'un humanisme sans concession,
l'auteur d'une oeuvre monumentale qui te fait survivre à ta propre disparition.
Toi qui as " bu à la source
empoisonnée : celle de l'espoir", tu n'as pas supporté de voir cette
"marge humaine" rester sourde à tes cris d'alarme maintes fois
réitérés, tout au long d'une oeuvre éclatante d'un talent transcendant, et
décidé finalement de verser dans ce "malentendu physiologique qu'on
appelle la mort", plutôt que de persévérer en spectateur engourdi devant
un "paysage de persécution universelle".
Je t'ai imaginé devant ta page
blanche, aux prémices de ce qui est devenu un roman philosophique sans dérive
sectaire, un roman psychologique sans prétention intellectuelle, un roman
physiologique sans déviation charnelle. Je contemple ce résultat que tu as
laissé entre mes mains, sous mes yeux, à la merci de ma sensibilité et de mon
entendement. Je reste ébahi devant le fruit de cette intelligence inspirée, que
l'académie Goncourt n'a pu que consacrer au rang de chef d'oeuvre.
Comment aurait-il pu en être
autrement ?